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La rédaction de ce texte, inédit, date vraisemblablement des années 1950. Elle est adressée dans le service le 1er juin, envoyée par un médecin d’un grand hôpital qui nous écrit : « Cher ami, Voici donc « Madame D. » admise hier aux urgences après une bagarre conjugale, fils en pension. Sortie de l’hôpital psychiatrique de M… il y a un mois. Ne prenant pas ses neuroleptiques depuis (elle s’était évadée d’ailleurs, mais on lui avait envoyé sortie et ordonnance par la poste). Actuellement subexcitation sur fond d’insuffisance intellectuelle. S’est commodément installée dans sa chambre. A fait sa petite lessive. S’est confectionné des chaussons dans deux bouts de chiffons et tricote des gants !. Dysomnie, anorexie, idées de persécution ayant un fond de réalité dans le conflit familial (famille antillaise, enregistrements, manœuvres etc.) Vécu manifestement remanié par les prises en charge psychiatriques antérieures. L’hospitalisation est souhaitable et me semble a priori nécessaire pour débrouiller l’affaire. Merci de ce que tu feras pour elle. Bien amicalement. » Nous la recevons dans l’après-midi. C’est une femme jeune de 30 ans environ, mulâtresse, elle a le teint clair, cheveux coupés très courts. Elle a un beau visage aux traits réguliers comme sculptés, une bouche bien dessinée, sensuelle, le nez droit, des yeux immenses mais très mobiles, inquiets. Elle est petite, sèche, son chandail bleu sale et sa jupe froissée soulignent son aspect misérable, émouvant. Elle me donne une impression de détresse mais aussi de grande énergie, assise sur le bord d’une chaise, prête à fuir. Elle ne parle pas et réclame par geste du papier et un stylo. A mes questions : « Qui êtes-vous ? Que désirez-vous ? Que pouvons-nous faire pour vous ? » elle répond (voir l’original si nécessaire) : « Je ne sais plus mon nom, ça reviendra peut-être, j’ai subi un grand choc moral. J’ai besoin d’une bonne nourriture, il me reste des médicaments que je prends le soir, un Artane à cinq, un Valium à un Binoctal, ne me dopez pas trop « car vous aurez la justice du ciel » ma vie privée ne vous concerne pas, de toute façon elle est sans remède. Alice. Il me reste que trois solutions, à vous de choisir honnêtement, la maison de fous à vie, une chambre que je puisse payer, ma sœur Marie-Thérèse et mon frère Geis (illisible) ont des choses sans remède, qui on ne peut écrire, je désire être à deux personnes, mais une personne gentille, je connais mon tempérament si je vois que je ne vais pas et que j’en ai besoin je vous en demanderai, je ne veux pas parler (le silence est d’or la parole est d’argent) j’ai subi je vous le répète un grand choc moral. Lorsqu’on m’a fait du mal qui m’a touché au cœur j’ai bien compris (chien échaudé craint l’eau froide) en plus de cela il y a des mensonges permis pas pour cela que je mens (mais les menteurs sont toujours crus, un tricheur c’est pire qu’un voleur) Alice (nom de jeune fille) » Déjà par ce message elle souligne les grands thèmes de son histoire avec nous. Elle nous interdit de nous mêler de sa vie privée. Elle veut participer activement à la prescription des médicaments. Je lui fais alors la lecture de la lettre du médecin qui nous l’a adressée, elle hausse les épaules. Elle semble heureuse d’être admise dans le service où elle va séjourner plusieurs mois, partageant sa chambre avec une autre patiente. Il me faut ici décrire l’Institution pour tâcher de situer où se déroule cette histoire.le service est un bâtiment à deux étages, disposés en baïonnette. Le coude central comprend, au rez-de-chaussée, la pharmacie, avec ses médicaments, donc les poisons à portée de main des « fous » qui par définition sont voleurs, mais aussi ses bonbonnes d’oxygène que « le moindre choc risquerait de faire exploser » ; qu’Alice s’avise de jeter un pot de fleurs non plus sur nous mais sur elles et c’est l’apocalypse final, du moins c’est ce qu’imagine le pharmacien-chef. Les quatre unités couplées en deux étages sont reliées par le couloir central, il y a des portes partout, ouvertes, des ascenseurs, mais aussi des souterrains. on peut entrer de partout à la fois, pas seulement les soignants et les soignés, mais aussi les courants d’air, les assassins, les violeurs, les bruits, il n’y a pas de lieu privilégié dans le service où les « malades » puissent s’abriter de nous. A chaque étage il y a 26 lits disposés en chambres de un, deux et quatre lits maximum. Dans les souterrains le distributeur automatique, lieu de rencontre privilégié, véritable agence de presse. Service mixte, situé dans un hôpital général, service libéré, avec toutes les rumeurs circulant sur lui : « C’est un bordel, plein d’ivrognes et qui volent dans les magasins de la ville car ils peuvent sortir librement. » Les médecins viennent le matin, nombreux, huit à dix par étage, avec le patron, les assistants, les chefs de clinique, les internes, les externes, les stagiaires ; on a dit du service que « c’est le plus grand hôpital de jour pour les psychiatres de la Région Parisienne ». Enfin les infirmiers et infirmières, répartis en trois fois huit heures par jour. Voici brossé le tableau, j’espère suffisamment confus pour donner une idée des difficultés de communication, contrastant avec la circulation si facile des rumeurs constituant un véritable délire, chronique de la société à l’égard de ses fous et des lieux où elle entend les faire soigner. Ainsi donc, Alice se soumet assez volontiers au rituel de l’Institution, elle y introduira Nous nous réunissons le matin pour parler des problèmes quotidiens, réunions variées, tristes ou gaies, ennuyeuses ou passionnantes. Alice y participera à sa manière. Elle entre, elle sort, 20, 30 fois par matinée, ce qui finit par être irritant, elle nous injurie le plus souvent, nous sommes des salopards de l’avoir enfermée, moi plus qu’un autre de ne pas lui avoir trouvé une chambre en ville. Phrases lancées violemment comme des balles. Elle pose de nombreuses questions, sur la vie, sur la science, « Je n’ai pas fait d’études mais je suis calée ». En particulier elle nous expose sa théorie sur la Dialyse, à laquelle nous ne comprenons pas grand-chose. Thermique basée sur la purification pour retrouver les « choses de la nature ». Elle purifie son pain avec de l’eau avant de le manger. « Vous êtes des intoxiqués, vous fumez ». «Vous ne pouvez pas me soigner, parce que vous êtes des blancs, et je suis plus calée que vous, dans mon pays je serais mieux ». Elle prépare elle-même son repas de peur d’être empoisonnée, elle vérifie scrupuleusement les médicaments prescrits qu’elle a demandés. Elle aide au service, fait le ménage, dessert à table, souvent si vite que les autres malades se voient retirer leurs assiettes avant de les avoir finies, ce qui provoque bien des incidents, gifles, colères, jets de bouteilles. Elle devient pour tout le monde « l’emmerdeuse » trop active, fait le ménage toute la journée, balaie, lessive, même les murs, jette les plantes « car elles empoisonnent », et vient réclamer un pécule « comme à l’asile » mais chez nous cela n’existe pas. Son mari vient nous voir au bout d’une semaine. C’est un homme petit, bien habillé, cravate, blazer. Il travaille comme postier. D’emblée, elle l’injurie, pleine de sous-entendus, avec une violence inouïe. Il nous apprend qu’ils sont mariés depuis 9 ans, elle est très souvent malade, elle a été hospitalisée plusieurs fois dans des hôpitaux psychiatriques. Ils ont un fils, Pascal. Comme sa mère est hospitalisée, il l’a placé dans un internat. A cette évocation elle repart de plus belle, entre, sort plusieurs fois, lui reproche de lui avoir volé son fils, il se montre très abattu, et en la désignant nous dit : « Qu’est-ce que je vais faire de cette chose-là ». Entretien très pénible qu’elle écourte en claquant la porte ; nous lui proposons de Nous sommes peu interventionnistes, plutôt que de poser des questions je pense qu’il vaut mieux savoir attendre, il faut savoir affronter l’angoisse de ne rien savoir, de ne rien comprendre. La manière dont est racontée l’histoire, l’évocation des événements marquants et la chronologie de leur apparition dans notre relation est très importante, disons que nous avons une « attention flottante, mais aussi une attitude flottante ». Les entrevues avec le mari et Alice se succèdent au mois de juin, toujours très pénibles, incompréhensibles, chacun menace l’autre allusivement et nous sommes exclus de ces « disputes », en tout cas « ça fonctionne drôlement fort entre eux ». M. D. nous reproche de ne pas donner assez de médicaments à sa femme. Il ne précise jamais l’heure à laquelle il viendra, elle attend anxieuse et l’injurie dès qu’il arrive : « Laisse-moi tranquille sagouin ». A cela il répond qu’il sera obligé de la faire interner ailleurs. Je suis très découragé, je ne réponds rien, mais je le comprends. La semaine suivante nouvelle entrevue. Il vient avec son fils Pascal. Alice se montre heureuse, mais aussi très anxieuse, elle s’agite, entre, sort sans cesse et nous décidons d’écourter l’entretien. Par la suite le mari fait opérer Pascal de l’appendicite. Il n’ose pas prévenir sa femme, nous chargeant de le faire. Nous en sommes très embarrassés. A la nouvelle, elle se jette ne hurlant sur l’interne pour l’étrangler, nous traitant d’assassins. Malheureuse Alice au bout de la misère et du désespoir, entre nous et elle, c’est la rupture, tous les jours elle nous agresse, hurlant dans le couloir, et nous sommes impuissants, comme elle ne veut pas de médicaments de peur d’être empoisonnée elle n’a rien. Le mari voulant envoyer Pascal en colonie de vacances, nous le persuadons de la faire participer à la décision. l’entrevue est tragique. Ils ne se parlent plus, ne s’écoutent plus, nous ne pouvons même pas intervenir. Alice lui reproche de l’avoir fait envoûter : « Tu as des amis bizarres qui te veulent du mal, ce sont des communistes ». « Sagouin, ils m’ont fait des choses dans la salle de bain au cours d’une soirée. La politique ça porte malheur ». Il réplique qu’elle est folle de raconter « des conneries pareilles », il en a marre, on lui a caché qu’elle était malade, « sinon il ne l’aurait pas épousée ». Elle quitte la pièce furieuse et lui reste là pitoyable, les yeux en larmes, et nous Qui rend fou qui ? On ne connaît pas grand-chose de ce qui s’est passé depuis leur mariage, les hospitalisations successives d’Alice sont évoquées sans précision. Vers la fin juin. Le mari revient avec Pascal, Alice reste avec lui : « Mon petit Callou » répète-t-elle, le cajolant. Elle l’emmène dans sa chambre, le déshabille, lave ses vêtements, veut les faire sécher au soleil et le rhabille tout mouillé. Le mari repart avec son fils. Il jure qu’il ne reviendra plus. Les infirmières sont très choquées de l’attitude d’Alice. Tout le monde pense que c’est la fin, l’internement, le matraquage de force par les neuroleptiques, la mort lente semble irrémédiable. Adieu peut-être Alice, adieu pour toujours, Alice aux enfers. Alice, qui appelle son fils « mon petit Callou », nous dira : « Il me fait très peur » ; A partir de cette date, elle va s’activer de plus en plus, elle déchire ses vêtements, s’habillant de haillons. Elle se promène toujours avec une grande valise fermée par une ficelle, un sac de plastique jauni à la main où elle garde ses croûtons de pain « dialysés ». Elle passe son temps à lessiver, balayer, vérifie les canalisations d’eau, arrache les fils électriques, débranche le chauffe-plat de peur qu’il n’explose ; tous les jours les incidents se multiplient, morsures, coups, injures. Elle devient la « folle du service ». Elle est la risée de tout l’hôpital, souvent elle sort de l’hôpital habillée de ses haillons, elle va faire la circulation et doit être ramenée de force malgré ses cris. Elle se sent en danger de mort, nous ne la protégeons pas, tout le monde lui veut du mal, il faut qu’elle surveille tout. Il se passe des « choses atroces la nuit », elle va d’ailleurs se coucher par terre sous le lit de sa voisine. Mais elle n’aura pas de médicaments puisqu’elle n’en veut pas. Mais son mari veut la faire interner ailleurs. Mais nous en avons marre. Mais j’aimerais que ce cauchemar cesse. Elle nous dit : «Vous feriez mieux de vous occuper moins de moi et plus des autres, parce que cela suscite des jalousies et je suis de reste ». Mais Alice c’est vrai. Elle répète toujours les mêmes thèmes : « Je suis la fille de … et de …, cousine de … et de … Je ne sais pas si je suis blanche ou noire. Mon père est noir musulman, ma mère blanche catholique, j’ai été élevée à l’assistance publique par des parents adoptifs » ; Seul son numéro de sécurité sociale qu’elle connaît par cœur lui donne un repère fixe quant à son identité. Et son mari qui nous menace de la faire enfermer, j’en ai marre aussi de celui-là. Qu’ils aillent au diable tous les deux. Il n’y aura pas un jour sans incident. Juillet arrive, je pars en vacances, ouf ! Pendant le mois de juillet, l’équipe excédée prescrit des neuroleptiques, elle devra les prendre devant nous, sinon elle aura des piqûres. Elle accepte contrainte. Mais tout le monde est convaincu qu’elle les conserve dans sa bouche et va les recracher après. On la mettra aussi en chambre forte, tout le monde a renoncé, tant pis pour elle. Mais cette chambre n’est pas si forte que cela, on oublie de fermer la porte, ou bien elle fuit par le vasistas, elle démonte le châssis de la fenêtre, elle quitte l’hôpital avec sa valise, elle est régulièrement ramenée de force soit par nous, soit par Police Secours, soit par son mari. L’épreuve de force atteint son acmé, c’est une véritable lutte entre elle et nous, elle terrorise tout le monde, giflant, mordant, hurlant, menaçant de nous crever les yeux. A mon retour de vacances, je trouve cette situation très dégradée. « Elle a installé sa dictature folle » devant laquelle nous semblons impuissants. l’équipe est en conflit aigu car nous ne sommes pas d’accord sur la conduite à tenir en ce qui la concerne. Je suis contre ce mode d’isolement dans une chambre forte et contre la prescription de médicaments contre son gré. Elle ressent très nettement ce clivage dans l’équipe et s’en montre très inquiète : « Vous n’êtes même pas d’accord entre vous ». On ne peut plus lui parler car elle hurle quand on l’approche, mais je supprime les médicaments et arrête l’isolement. Je lui dis : « Vous êtes une emmerdeuse », elle me répond : « Vous un salaud, sagouin, tu m’as fait enfermer, et ma chambre en ville sagouin ». Excédé je gueule : « Vous n’avez qu’à foutre le camp si vous n’êtes pas contente ». Elle veut qu’on lui fiche la paix, après cet éclat, elle est un peu plus calme, mais redouble d’activité. Elle déchire et reconstruit ses vêtements, se fait apporter du linge par son mari qu’elle traite de la même façon (le linge et le mari bien sûr). Le contact étant quasi impossible avec elle, nous ne comprenons pas ce qui se passe. Des rumeurs alarmantes circulent sur elle dans tout l’hôpital : « C’est un véritable démon, elle monte sur les murs, passe par les vasistas, attaque les gens, circule dans les caves, casse tout, elle n’est nulle part, elle est partout à la fois ». Elle conserve une relation privilégiée avec une surveillante à qui elle écrit ce mot : « Pour la surveillante : si je n’ai pas le droit de sortir ou pas confiance à ceux qui achèteront pour moi, j’ai suffisamment d’argent pour acheter ce qu’il me plaît je n’ai pas besoin de passer par mon cousin. on peut pari que nous avons subi un grand choc moral qui nous perturbe par moments plus que les médicaments du soir, nous connaître ces comédiens là.
Elle répète inlassablement son arbre généalogique, griffonne sur les murs. Dans le service on commence à me reprocher de ne rien faire pour elle. A partir du 15 août, l’arrivée du Dr. G. Diatkine va arranger un peu les choses. Je suis devenu trop dangereux pour elle, mais je n’en ai aucune explication. Elle pense que Diatkine est chinois, il pourra lui donner du riz, elle peut communiquer avec lui un peu.Si bien qu’au cours des entretiens suivants avec son mari on peut la faire taire un peu. Il explique ainsi pourquoi il a mis leur enfant en pension, quand sa femme sera guérie elle pourra à nouveau s’occuper de lui. Le contact est enfin repris. Le mari assume assez bien la situation et il continue à venir voir sa femme, et celle-ci continue à l’injurier. Elle est de plus en plus active, tout le monde a peur qu’elle s’épuise. Les infirmières du soir exigent que je prescrive des médicaments : « On ne peut pas la laisser comme ça ». L’une des infirmières du soir est enceinte depuis quelque temps et maintenant elle a peur de prendre des coups. Comme j’en ai marre d’être tous les jours obligé d’intervenir après une nouvelle connerie d’Alice, je promets de prescrire des piqûres, de force s’il le faut. Le lendemain, désabusé, j’annonce la nouvelle aux infirmières de jour qui refusent : « On ne peut pas prescrire des médicaments de force ». Alice est mieux supportée le matin. Nous décidons donc une réunion commune entre les infirmières du soir et du matin. A cette occasion il est convenu qu non seulement elle n’aura pas de piqûre mais en plus on supprimera les médicaments prescrits par voie buccale, tout le monde étant convaincu qu’elle les crache, et nous lui expliquons notre position. Elle semble rassurée, et pendant une dizaine de jours c’est le répit. Elle avoue d’ailleurs qu’elle allait cracher les médicaments, mais, nous explique-t-elle, comme elle les gardait un moment dans la bouche ils devaient bien avoir un peu d’effet. Fin août nouvel entretien avec son mari. Alice l’agresse très violemment mais pour la première fois elle s’est assise à côté de lui, elle est à peu près nue, le provoquant, ce qui déclenche chez eux alternativement agitation et cris. Il lui reproche d’être habillée n’importe comment, elle répond qu’elle s’habille ainsi sur mesure. Il nous demande s’il peut l’emmener en week-end, elle en est heureuse, mais lui exige qu’elle s’habille normalement, elle accepte. Il vient donc la chercher deux jours plus tard mais la ramène au bout d’une demi-heure. C’est l’échec, peut-être avons-nous été trop pressés. Mais elle reste calme, expliquant que son mari l’a fait passer par un chemin détourné plein d’orties, comme s’il avait honte d’elle. Elle passe son temps à reconstituer sa généalogie, qu’elle écrit sur son matelas et sur des bouts de papier. Elle recommence à nouveau à s’agiter. Une nuit elle se coupe les cheveux avec des ciseaux. Dans la matinée, ayant remarqué que le vide-linge peut s’ouvrir avec des ciseaux, profitant de ce que la porte est ouverte, elle s’y précipite, faisant une chute de trois mètres sans se blesser. Tout le monde est très bouleversé, on lui reproche de nous avoir fait peur. Elle nous dit avoir fait cela pour vérifier si c’était dangereux ; nous parlons de lui confisquer les ciseaux, elle refuse, nous disant de prendre aussi ceux des autres patients. Nous ne pouvons pas céder à une escalade de mesure policières. Aussi elle gardera ses ciseaux, et nous posons un cadenas, ce qui la rassure. Pour la première fois depuis longtemps elle revient à la réunion hebdomadaire d’étage et se remet à communiquer avec les autres patients. Les périodes d’accalmie sont suivies de périodes d’une violence inouïe. Au cours d’un nouvel entretien avec le mari, on apprend que le père d’Alice est mort il y a plusieurs années. Il a été enterré selon le rite musulman. elle ne sait pas très bien si on a mis la pièce d’argent dans la bouche du défunt selon la coutume et elle dénie les affirmations de son mari. Elle a le sentiment que ses parents viennent la persécuter. On apprend aussi qu’à l’occasion de son mariage sa photo a été publiée dans un journal à la rubrique « Les mariés du jour », ce qui l’a angoissée terriblement. Par la suite elle révèle à une infirmière (laquelle à ce propos lui a finalement confisqué ses ciseaux) le secret de son père nourricier, qu’elle idéalisait et qui lui a confié au moment de sa mort qu’il était adultère ; ceci lui pèse. Elle rapproche ce secret du sien : elle n’était pas vierge à son mariage, « mais ce n’est pas ma faute, l’autre m’avait dit qu’il voulait m’épouser, je ne pouvais pas savoir qu’il mentait ». Surtout, un événement l’inquiète beaucoup : le retour de son fils de colonie de vacances : « N’est-il pas mort ? » demande-t-elle toujours. Comme elle a quelques revenus, on lui propose de participer au paiement de la pension de son fils, ce sera sa façon de s’occuper de lui, elle accepte très émue. Mais les incidents se multiplient. Aussi un jour par exemple elle s’enferme de l’intérieur dans le vestiaire des infirmières qui s’imaginent le pire ; on lui demande de reprendre le chemin qu’elle a pris pour sortir, elle le refait et ouvre sans se faire prier. Alice passe de plus en plus de temps à laver, elle maigrit, on a l’impression qu’elle se consume, nous commençons à envisager de la faire dormir par tous les moyens. Le 14 septembre elle a frappé une infirmière. A mon arrivée dans le service, les infirmières exigent une intervention ; Je suis un salaud de tout laisser faire, si c’était un médecin qui prenait les coups cela se passerait autrement, hélas la suite allait montrer que c’était vrai. Furieux, je vais voir Alice : « Vous avez encore battu une infirmière, il faut que cela cesse ». « Sagouin » me répond-elle. « Vous êtes une emmerdeuse, cela ne peut plus durer ». Elle court à l’office, revient avec une assiette de purée qu’elle me jette à la figure, je vais me laver, pendant ce temps elle essaie de m’enfermer dans les lavabos, furieux j’ouvre violemment la porte décidé à lui casser la gueule. Terrorisée elle m’agrippe par les cheveux tandis que j’essaie de la maîtriser. Je lui dis : « Vous me faites mal », elle me lâche aussitôt et court se réfugier dans sa chambre, je m’y précipite décidé à ne plus la laisser faire, elle prend un balai et me menace. Je lui dis : « Je vous interdis de me frapper », elle le lâche, je lui dis que nous allons lui faire une piqûre pour la calmer, elle hurle, elle hurle. « Vous voulez me tuer ». Elle est comme une bête traquée, elle pleure pour la première fois peut-être devant nous : « Non, je suis médecin, je veux vous aider, laissez-vous faire ». Elle accepte en résistant cependant, nous la maîtrisons, à plusieurs, malgré ses cris, l’injection est faite. Nous décidons de lui faire un enveloppement humide. Elle se laisse déshabiller, cette scène est très pénible, la malheureuse est terrorisée : « Ne me tuez pas ». « Vous n’avez rien à craindre, nous allons vous emmailloter comme un bébé, après vous vous endormirez ». Ainsi dans cette ambiance dramatique nous pratiquons sur elle un « Pack ». La technique est la suivante : avec le consentement du malade, après lui avoir expliqué ce dont il s’agit, celui-ci est enveloppé dans des linges mouillés à l’eau puis recouvert de couvertures. Dans un premier temps, le malade a très froid, frissonne, puis se réchauffe progressivement, les fantasmes suscités chez celui-ci, je les laisse à votre imagination. En tout cas, le patient va ressentir son corps. Il s’agit d’un véritable maternage, on le caresse, lui parle, lui donne du lait, il y restera le temps qu’il désire. Cette technique, que nous avons fréquemment utilisée, nous a donné des résultats extraordinaires pour calmer l’angoisse d’un malade, et par-là même, la nôtre. Nous surmontons ainsi notre impuissance par une intervention active au niveau du corps puis de la parole pendant les séances. Au début Alice vit le Pack comme une chose dramatique, elle se voit comme dans un linceul, elle supplie, elle pleure, elle a peur d’être électrocutée, mais nous la rassurons, en lui disant que cela n’est pas notre désir, et puis de toute manière elle a arraché tous les fils électriques. Peu a peu elle se rassure. Elle assimile le Pack à une véritable dialyse, elle se purifie, elle crache les mauvaises choses. Au bout d’une demi-heure elle nous demande de la développer, et puis s’endort. Il est décidé que les Packs seront répétés chaque jour quitte à les lui imposer au début. Chaque jour donc un Pack est fait selon le même rituel, et sans difficulté. Elle commence d’abord par refuser mais en même temps elle prépare elle-même le nécessaire. Elle motive son refus en disant qu’elle priait pour nous ou bien qu’on pourrait lui faire un Pack juste pour les poumons et de toute façon « les jours se suivent mais ne se ressemblent pas ». Elle est transformée. Avant le déshabillage elle me fait sortir et s’assure que toutes les précautions sont bien prises, va-t-on la frictionner à la fin avec de l’alcool de lavande, ou de l’alcool camphré. Au cours du Pack, elle fait l’éloge de son mari, il est intelligent, et son éloge à elle aussi. Elle veut nous aider ; Elle peut nous apprendre des choses, par exemple : « Le trop de bananes donne la fièvre ». Elle m’injurie prétendant que je veux la violer. Je lui réponds que je n’ai pas besoin d’elle parce que j’ai des femmes ailleurs. « Ah bon » elle se rassure. Un jour, après le Pack, nous prenons ma voiture et nous allons faire des courses à Prisunic, parce qu’elle nous le demande. Au cours des Packs suivants tous les hommes ont été exclus, elle ne veut pas d’homme autour d’elle car « ils me rendent folle ». Nouvelle réunion avec son mari, il y a des roses sur la table, que celui-ci a fait parvenir à sa femme par l’intermédiaire d’une assistante sociale. Il se demande ce qu’on a fait à sa femme pour qu’elle soit plus calme, d’abord très agressif, il se montre satisfait de son état. Il amènera peut-être l’enfant à l’hôpital dimanche. On a reparlé divorce, on a ressorti les vieilles rognes : la soirée chez les amis, la sympathie pour le parti communiste, les sœurs d’Alice qui n’ont pas été reçues, en particulier l’une d’elles qui avait besoin d’argent, le refus de M. B. ayant précipité sa déchéance, qui aurait quitté son mari et qui peut-être fait le trottoir, et Alice craint qu’on ne la force à faire le trottoir pour expier. Alice accuse son mari d’être jaloux, celui-ci s’en défend, alors elle l’agresse violemment, lui reprochant de n’être pas jaloux donc d’être indifférent, donc de ne pas l’aimer et d’encourager tous les hommes à faire l’amour avec elle. Au cours d’un Pack suivant on parle beaucoup de sa sœur Louise qui a eu un rachitisme, comme elle mais beaucoup plus grave. Louise a conservé les jambes tordues et elle doit porter des robes longues. En expiation Alice doit porter des robes très courtes. Son fils est venu la voir, elle nous dit qu’elle a cru mourir en le voyant, elle croyait qu’il était mort. Elle se sentit mourir du cœur, d’où sa demande de prise de tension et la prescription d’un régime sans sel. Mais vers la fin de septembre elle se montre beaucoup plus énervée. Elle est montée dans la voiture d’un chef de clinique lui déclarant qu’elle veut être « sa bobonne et sa bonne ». Elle ne veut plus être appelée Alice, mais Aline, elle nous révèle qu’Aline est « sa fille morte de ses règles ». Elle passe un nouveau week-end chez elle, celui-ci se déroule très mal, elle est ramenée par la police. Au cours du Pack du lundi elle raconte ce qui s’est passé. Elle a refusé de se coucher dans le lit conjugal. Elle n’a dormi que deux heures sur le canapé. Elle a construit des barricades avec des meubles contre les voisins, elle avait très peur du réchaud à gaz et a fini par s’enfuir par la fenêtre et la police l’a ramenée à l’hôpital sur sa demande. La surveillante à qui elle avait écrit un mot au début vient de rentrer de vacances, Alice avait cru qu’elle était morte. Elle lui révèle qu’un patient lui a volé son carnet d’adresses, par conséquent il peut attaquer son mari. Au cours d’une réunion suivante en présence du patron, elle est d’abord terrifiée par lui, l’agresse verbalement, lui arrachant ses lunettes, finalement elle se calme. Il est longuement question du fait d’être à la fois noir et blanc et du danger de la fin du monde qui résulte de la fusion de ces deux extrêmes, sous la forme d’être musulman. Le danger est redoublé en ce qui concerne l’enfant qui peut sortir de son ventre. Elle se plaint qu’une infirmière a profité de son absence pour lui prendre ses « âmes ». En l’occurrence un manche à balai dont elle s’est servie contre un autre malade. Elle repart en week-end puis a fugué. Elle s’est retrouvée à Lariboisière où elle s’est présentée sous le nom d’Alice Romanichelli. On nous l’a rendue complètement ensuquée de neuroleptiques. Au cours du Pack suivant elle nous explique ce qui s’est passé. Dans sa fugue elle a « levé » deux hommes, elle avait ses règles, elle a été saisie de panique. Elle a trouvé de la peinture marron dans une poubelle qu’elle a jetée à la figure de ses amis de rencontre, elle nous parle des trois Alice. Les Packs sont faits moins régulièrement mais souvent elle les réclame elle-même parce qu’elle ne se sent pas bien. Vers la mi-octobre son mari assistera au Pack. Ils pensent ainsi communiquer. On parle de sa peur du diabète. Les médecins de l’hôpital psychiatrique lui avaient demandé si ses parents n’étaient pas diabétiques. Allez savoir… Son état s’améliore ainsi de façon spectaculaire. Elle prolonge les week-ends chez elle. Le mari envisage de reprendre leur fils Pascal, Callou, comme elle l’appelle : « Callou, mon petit Callou », en martiniquais cela veut dire pénis. Finalement elle quitte le service définitivement vers la fin octobre. Cela fait de longs mois déjà, elle revient régulièrement nous voir avec son fils et son mari tous les deux mois. Elle évoquera son calvaire dans le service et la chance d’avoir pu y faire ce qu’elle a voulu, cela lui a permis de comprendre, Alice, pas nous, en tout cas.

Source: http://www.jeanclavreul.fr/textes/alice.pdf

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